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Qu'est-ce qu'un Soi équitable?
A la vue de ce titre, d'aucuns penseront sans doute qu'il s'agit d'un pléonasme. En effet, les traditions spirituelles s'accordent pour dire que le Soi
est la meilleure partie de nous; la partie la plus réelle. Dans
ce cas, comment pourrait-elle être autrement qu'équitable?
Je vais tenter d'expliquer cela le plus simplement possible en précisant le sens de certains mots tels que Soi, moi ou encore ego.
Cela me permettra d'éclaircir en quoi l'art du vivant est un art
équitable. Comment il différencie le Soi du soi. En quoi, également, cette notion mériterait d'être plus exploitée dans
notre monde actuel, ainsi que dans les fondements modernes de la science du bien-être.
Qui suis-je?
Cette question est à la base de toute réflexion
existentielle. Elle figurait en sur le fronton du temple grec de Delphes en ces
termes:
Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'Univers et les Dieux!
Voilà une bien belle promesse qui ne retentit plus beaucoup dans les
Universités comme c'était le cas dans l'Antiquité.
Que signifie cette phrase? Que l'homme porte en lui toutes
les connaissances. C'est donc en s'étudiant lui-même qu'il
peut percer les secrets de la vie.
Les traditions spirituelles et les religions qui les animent ont
toujours considéré l'introspection et l'étude de
soi (à ne pas confondre avec le Soi)
comme une nécessité évidente. Par l'observation
portée vers l'intériorité, les sages ont
découvert ceci :
1 - L'homme n'est pas tout seul à l'intérieur de lui-même.
2 - Ce qu'il perçoit comme son Je ou son moi,
n'est qu'une partie infime de ce qu'il est en réalité. On
pourrait dire que c'est une partie consciente. Il l'expérimente
en disant je. C'est son ego.
3 - Cependant, quelqu'un d'autre en lui agit dans l'ombre, à son insu, et qu'il n'a pas le pouvoir de contrôler. Il l'appelle ça comme dans : C'est plus fort que moi ou ça me dépasse! Les intérêts de ce ça sont parfois très différents de ceux du moi. Il peut donc se révéler un ennemi sournois car il est inconscient. La psychanalyse admet que c'est notre partie pulsionnelle, immorale et asociale.
Mais d'autres courants de pensées affirment que l'inconscient
est intelligent et qu'il recèle des trésors de
ressources. Dans ce cas, son influence peut s'avérer difficile
à assumer...
4 - Un autre personnage intervient encore pour faire l'arbitre. On peut
l'identifier assez facilement parce qu'il s'adresse à nous en disant Tu. Le ton qu'il emploie est plutôt dirigiste, moraliste, dévalorisant, critiqueur : Tu devrais faire ceci ou comme cela ; quel idiot! Je te l'avais bien dit! C'est le parent intérieur que nous avons entendu pendant toute notre enfance. On l'appelle surmoi parce qu'il est toujours sur notre dos ! Sa fonction est de réguler les pulsions venant du ça.
5 - Et puis, pour les moins agités, une autre voix se fait parfois entendre. On l'appelle petite voix et quand on veut faire sérieux,
on dit que c'est notre part intuitive ou notre sixième sens.
Elle murmure dans le vacarme intérieur de nos contradictions.
Elle suggère plus qu'elle n'ordonne. Elle est sage
et visionnaire, consciente des enjeux fondamentaux de la vie. Elle est
désintéressée et particulièrement
bienveillante. C'est le Soi.
Notre centre magnétique commun. Le foyer saint du dedans. Cette
part est ignorée de certaines branches de la psychologie
classique.
Si vous m'avez bien suivi jusque-là, vous reconnaîtrez que
c'est un peu le bazard à l'intérieur. Rien qu'à
ce niveau, on imagine comme il est difficile d'être en paix dans
une telle division.
Ce n'est pas tout...
Désolé, mais nous n'avons franchi qu'une première étape!
En effet, les sages ont remarqué d'autres finesses. Ils en ont
parlé de façons très différentes selon les
époques. Souvent de bouche à oreille pour éviter
les persécutions de ceux qui seraient trop
dérangés par de telles révélations. Cette
discrétion a malheureusement perduré au point
qu'aujourd'hui, la psychologie classique les a totalement
oubliées. Résultat, on aborde le problème du
bien-être sur de mauvaises bases, tout au moins
incomplètes. J'y reviendrai juste après ceci : Chacun des
cinq points précédents est donc à développer!
Quoi? ça ne vous parait pas déjà suffisamment compliqué comme ça?
Malheureusement, il faut aller plus loin pour aller mieux. En effet,
tout se complique dans la pratique de l'introspection. Les sages ont
dû trembler quand ils se sont aperçus de la
difficulté car :
1 - Il n'y a pas seulement cinq personnes à l'intérieur, mais une multitude. une horde, un clan, une foule.
2 - L'homme n'a pas un moi comme il croit le sentir lorsqu'il dit je, mais une infinité. Ces moi que la tradition appelle petits moi
vivent dans l'anarchie la plus totale. Notre attitude
changeante et instable provient de là. Au gré des
situations les plus diverses, tel petit moi va
prendre le pouvoir le temps que dure l'impulsion qui le concerne.
Lorsqu'une autre situation se présentera, un autre petit moi interviendra par la force et prendra le pouvoir. L'homme est le jouet de ces petits moi, une marionnette entre leurs mains. Il appelle caractère les actions désordonnées de ceux-ci.
Leur origine est quadruple :
A/ Il y a les petits moi des
ancêtres qui veulent, à travers nous, terminer ce qu'ils
n'ont pas eu le temps ou le courage d'accomplir de leur vivant.
B/ Il y a les petits moi qui sont nés des affirmations positives ou négatives de nos parents ou tuteurs. Tu es nul! ou bien Mon fils est très doué...
C/ Il y a les petits moi qui
sont des morceaux de tous les gens auxquels nous nous sommes
identifiés depuis l'enfance pour nous construire. On peut dire
que ces derniers ont été choisis par nous mais n'en sont
pas moins anarchiques.
D/ Il y a enfin les petits moi issus des croyances générales de la société dans laquelles on vit. Ils font partie de ce qu'on appelle la pensée dominante d'une époque. Ils sont puissants.
3 - Le ça est en
relation avec nos instincts. Les instincts le sont avec notre part
animale. Celle-ci porte en elle l'information générale de
l'évolution des espèces depuis l'origine du monde. Cela
signifie tout simplement que nous avons en nous tout le zoo de
Vincennes ! Plus poétiquement, Jung disait que l'homme traîne derrière lui la queue du saurien. Cela
explique en partie nos réactions impulsives dans divers
domaines. Partant, il devient alors très difficile pour l'homme
de se contrôler, et pour cause. Imaginez devoir arrêter un
troupeau d'éléphants en pleine course essayant d'échapper
à un incendie... Ainsi, les pulsions de la profondeurs risquent
souvent de se heurter à l'idéal du moi. Quand cela arrive, c'est l'effondrement, l'angoisse ou la dépression.
4 - Souvenons-nous du censeur. Celui qui nous saoule avec ses
injonctions morales et nous prend toujours de haut pour nous
dévaloriser. Le fameux surmoi. Et
bien il n'est pas tout seul lui non plus! En fait, ils sont toute une
bande de procureurs fous furieux qui ne sont d'accord que sur une
seule chose; nous dégoûter de la vie. Le seul problème est qu'ils
entendent le faire chacun à leur manière et sans aucune
logique. Comme si l'on se trouvait devant dix bourreaux qui ne
parviennent pas à harmoniser leur supplice. Les coups partent
dans tous les sens et l'on ne sait plus à quel saint se vouer.
Concrètement cela engendre le doute.
5 - Finalement, la seule partie de nous qui vaille la peine, le Soi, est embryonnaire. Elle tente bien de faire parvenir ses messages jusqu'au je dominant. Mais comme celui-ci ne demeure pas longtemps en place, ses efforts retournent au néant. Elle recommence avec le petit moi suivant sans plus de succès. Quelquefois, un petit moi plus
intéressant se faufile pendant que les gros durs sont en train
de dormir, affalés dans leur suffisance. Il perçoit
timidement l'écho lointain du Soi qui demande son alliance. Mais un
gros petit moi se réveille soudain car l'odeur du Soi est suave comme le paradis (et les gros petits moi ont horreur des bonnes odeurs). Il chasse alors le brave petit moi qui écoutait sagement la poésie profonde, et tout est à recommencer.
Quoique! Notre brave petit moi est tombé sous le charme du Soi
et chaque nuit, en secret, il va aller à sa rencontre. De fil en
aiguille, une relation va se créer. Un pont va se tisser. Le Soi va grandir malgré le tumulte et un jour, nourri par le petit moi devenu ami, il sera le maître. Ce processus donne naissance à un sage.
De l'équité:
Voilà. Maintenant que vous savez qui vous
êtes et ce que vous pouvez devenir, je vais pouvoir vous
expliquer pourquoi l'équité
est la valeur manquante de ce siècle. En quoi également le fait de
l'intégrer aux sciences humaines rehaussera au plus haut
l'efficacité de la relation d'aide et du développement
personnel.
L'un des objectif de la psychanalyse a toujours été de constituer chez le patient un moi fort.
On peut comprendre la bonne volonté d'une telle mesure mais dans
ce cas, qu'est-ce qu'on renforce? A la lumière de ce qui vient
d'être expliqué, on ne peut que frémir...
Le discours du développement personnel n'est pas meilleur. On y
trouve beaucoup de complaisance à l'égard du moi, de la créativité intime, de la liberté intérieure...
Ces termes sont ambigus. Ils laissent à penser qu'on peut se
développer sans passer par une phase de nettoyage et de mise en
ordre.
Les précédentes décades ont apporté
leur lot de transformation et d’amélioration dans bien des
domaines. Elles n'ont cependant pas réussi à enrayer
l’élément de souffrance le plus important de
l’homme, à savoir son ignorance.
D’une certaine manière, bien qu'ayant contribué
considérablement au bien-être de l'individu, la
psychologie et le développement personnel n’y ont pas
suffit non plus. L'homme est donc aussi malheureux et
désorienté qu'avant.
A mon sens, cela est dû en grande partie à l’orientation égotique
de la démarche. Ce qui partait d’un bon sentiment en vue
d’éclaircir les ambiguïtés du comportement
humain, s’est révélé rapidement une impasse
en terme de collectivité. Il est urgent d’attester
qu’un manque fondamental prédomine dans la psychologie des
profondeurs. Ce manque a entraîné avec lui la plupart des
développements méthodologiques ultérieurs. Il se
trouve donc indirectement à l’origine de la plus
grande difficulté de ce siècle. J’ai nommé
l’égoïsme.
L’art du vivant est un dispositif équitable, c’est
à dire qu'il se soucie du général et du collectif vis à
vis du résultat qu’il cherche à produire dans le développement de l'humain. Si
l’équité
est absente en tant que repère essentiel dans un travail
d’épanouissement intérieur, de progrès
scientifique ou de connaissance de soi, on aboutit rapidement à
l’inflation du moi.
On développe alors un soi qui n'est pas le Soi au sens où les sages l'entendent. Le désir de renforcer la structure
caractérielle d’une personne pour l’aider
à mieux vivre dans un monde difficile, est louable. Cependant, on risque involontairement d'introduire en elle des valeurs dangereuses pour son environnement relationnel puisque, de nos jours, être fort est synonyme d'être indifférent. Un développement personnel qui conduit
à fragiliser le sens de la participation est donc un mauvais
chemin.
Or, c’est ce qu’il arrive souvent à
l’orée d’une seconde naissance psychologique ou
spirituelle. Si elle est mal accompagnée, la personne
nouvellement éclairée risque de regarder son entourage
proche et le reste du monde en chien de faïence. Elle voudra tout quitter au profit du
développement d’un moi qui se soucie plus de lui-même que de ses devoirs participatifs. C’est un moi
(parmi tous les autres) qui croit pouvoir grandir seul en
s’affranchissant de charges considérées comme inutiles et freinantes dans sa course à la
toute-puissance. Cette erreur d’interprétation auquel
donne son concours inconscient le coach ou le consultant non averti, peut
conduire à des désastres structurels irréversibles
à l’échelle d’une société.
Qu’on appelle cette situation un phénomène de société
ne change pas grand chose au problème. Le mieux étant de
le constater et d’apporter rapidement un expédient. Si les
acteurs de l’aide psychologique et spirituelle ne tiennent pas
compte de la notion d’équité,
et s’ils ne travaillent pas à renforcer le sentiment
naturel de la fraternité et de l’adhésion au clan,
on abouti à plus ou moins long terme, à une
société d’individualistes pervers et manipulateurs.
Un contre tous, chacun pour soi ! Telle est la devise du nouveau mousquetaire.
L’art du vivant se désintéresse de toute
illusion d’égalité entre les hommes. Il
défend, au contraire, les différences et les
singularités. C’est quand l’homme reçoit la
révélation de sa spécificité unique
qu’il trouve la juste mesure de son existence et s’ouvre
naturellement aux autres. Cela survient lorsque le Soi trouve un allié parmi les petits moi. La fusion résultant de cette rencontre crée une passerelle entre la profondeur et la surface. Ainsi,
le bonheur de l'homme passe par cette expérience merveilleuse
lui donnant l'intuition spontanée de sa juste place. Un tel
homme devient solidaire sans effort. Il n’envie plus personne et
se rend donc disponible à la communauté. Le confort
intérieur que lui procure la plénitude d’être
lui-même le rend humble, économe et peu exigeant. Suivant
en cela une sorte d’invite spontanée, il va chercher
à se déprendre de lui-même*,
comprenant que son bien-être passe par la participation au
monde et l’aide aux autres. D’égoïste craintif
qu’il était avant de trouver son axe, il devient
généreux et courageux.
C'est cela le Soi équitable. C'est un petit moi plus noble que les autres qui a accepté de mourir dans le Soi, offrant à ce dernier la possibilité de naître et d'émerger.
Et les autres petits moi, me direz-vous?
Les autres résisteront et tenteront d'anéantir l'alliance nouvelle. Ils seront alors convertis par l'opération d'une fusion d'amour mystérieuse. De multiple qu'il était, l'homme en désordre intérieur connaîtra l'Unité.
Un homme unifié en lui-même, n'est-ce pas le plus vieux rêve de l'humanité?
* Garaudy (Parole d'homme)
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